Peakoil

Qui n’a pas entendu parler de la « fin du pétrole », des « limites des réserves de pétrole » etc. ? Mais peu de personnes ont vraiment conscience du problème étant donné que les chiffres normalement annoncés évoquent des réserves de pétrole pour encore des dizaines d’années, voire même plus. Qui plus est, même si les choses changent peu à peu, la grande majorité des économistes, journalistes et commentateurs de l’actualité n’a pas véritablement conscience du problème, ce qui n’est pas vraiment encourageant pour mener un débat constructif sur des sujets tels que la croissance économique ou l’écologie.

En fait, le concept de « peakoil » ou de « pic pétrolier » ne signifie pas la fin du pétrole, mais la fin du pétrole à bon marché, c’est-à-dire la fin du pétrole facile à extraire. Ainsi, à peu près la moitié du pétrole conventionnel, c’est-à-dire le pétrole qui a mis des millions d’années à être formé, a déjà été extrait des sols. La moitié restante qui suffirait en théorie encore pour des dizaines d’années comme l’affirment certaines personnes, est cependant de plus en plus difficile et plus couteuse à extraire. En pratique, nous avons donc déjà dépassé le pic pétrolier qui est le point d’extraction maximum des pétroles conventionnels, la moitié restante étant de plus en plus difficile à extraire et nécessitant des techniques et moyens de plus en plus onéreux : les forages de plus en plus profonds dans des zones de plus en plus difficiles d’accès telles que la haute mer ou les régions polaires sont en effet nécessaires pour assurer la production mondiale. Les coûts d’extraction augmentent et l’exploitation des puits de pétrole sont de moins en moins viables économiquement. Bien sûr, on entend souvent parler de nouveaux gisements de pétrole découverts, mais ces découvertes sont ridicules en comparaison de la déplétion des gisements géants découverts dans les années 50 à 70. En clair, les nouvelles découvertes ne peuvent compenser le déclin inéluctable des anciens gisements, et ceci malgré une technologie d’extraction de plus en plus efficiente – et de plus en plus polluante.

Croire que le marché résoudra le problème est une monumentale erreur, car même si des progrès dans les techniques d’extraction sont indéniables, l’économie ne peut supporter qu’une énergie de bon marché pour continuer à fonctionner telle qu’elle fonctionne actuellement. Les énergies non conventionnelles et les énergies non renouvelable risquent fort de ne pas être suffisantes pour faire fonctionner une civilisation telle que la nôtre. Et il ne faut pas oublier les économies émergentes qui elles aussi ont de plus en plus soif d’énergie.

Même si l’humanité réussit à opérer le « switch » en renouvelable, celles-ci ne sont pas plus durables que le pétrole car elles nécessitent des métaux rares et terres rares qui aux aussi connaîtront ou connaissent déjà leur pic d’extraction. Le charbon permet bien de compenser dans une certaine mesure le déclin du pétrole, mais les conséquences sur les émissions de COsont catastrophiques. Le nucléaire est peut-être aussi une solution de transition mais, outre les problèmes de sa dangerosité, il est également sujet à déplétion, les matières fissibles étant aussi proches de leur pic et leur exploitation étant largement dépendante du pétrole, ne serait-ce que pour l’acheminement.

Bref, l’équation énergétique n’est pas simple, voire impossible à résoudre, et il est peu probable que la digitalisation et la mise en réseau de l’exploitation de l’énergie afin d’en optimiser l’utilisation selon les modèles de « développement durable » ne soit pas suffisante pour contrecarrer le problème et permettre une transition « soft » telle que prônée par les tenants de l’économie circulaire.

Il existe de nombreux ouvrages et sites sur ce sujet et j’invite le lecteur à s’informer vu l’importance du sujet. Je conseille tout particulièrement la lecture du blog « oilman » (http://petrole.blog.lemonde.fr) de Matthieu Auzanneau, ou encore le site de Richard Heinberg (http://richardheinberg.com). Une BD bien faite pour expliquer le pic pétrolier :http://www.stuartmcmillen.com/fr/comic/le-pic-petrolier/#page-1.

Dilemme du prisonnier

Je ne pourrais mieux expliquer le dilemme du prisonnier que l’économiste Bernard Maris :

« La « main invisible », l’harmonie sociale d’une société laissée à elle-même, affirme l’efficacité du marché autorégulé. Avec le dilemme du prisonnier, ce sont les économistes libéraux eux-mêmes qui vont démontrer que le marché est inefficace. C’est ça qui est passionnant.En 1951, John Nash, prix Nobel 1994, mathématicien fou qui a donné naissance à un roman et à un film, démontre un résultat essentiel pour l’économie (J. F. Nash, « Non-Cooperative Games», in Annals of Mathematics, vol. 54, 1951 p.289-295), qui ruine le concept de concurrence. Deux prisonniers sont enfermés dans une tour. L’un des deux a commis un crime horrible, mais on ne sait pas lequel. Ils sont totalement coupés l’un de l’autre, sans aucune possibilité de communication. Le directeur de la prison va les voir l’un après l’autre et fait à chacun la proposition suivante. « Tu avoues le crime, et l’autre, que je vais aller voir après, n’avoue pas. Dans ce cas, tu prendras la perpétuité, incompressible, et l’autre sera libre. Ou bien tu n’avoues pas, tu jures être innocent, et l’autre, que je vais aller voir après toi, n’avoue pas non plus. Dans ce cas, vous prenez tous les deux vingt ans incompressibles. Ou alors tu avoues, mais l’autre aussi avoue ! De sorte que, moi, directeur de la prison, je ne sais toujours pas qui est le coupable. Mais, dans ce cas, bien entendu, comme le coupable a avoué, je suis obligé d’être plus clément, et vous écopez chacun de dix ans fermes. Résumons : 1) tu avoues, l’autre pas, tu es en prison à vie, l’autre s’en va; 2) tu n’avoues pas, l’autre non plus, vingt ans chacun; 3) vous avouez tous les deux, dix ans chacun. Alors ? »Dilemme. Avouer, ne pas avouer ? Si j’avoue et que l’autre n’avoue pas, je suis en prison à vie. Si je n’avoue pas, et que l’autre en fait autant, je prends vingt ans; mais s’il avoue, je sors! Et si nous avouons tous les deux, nous ne prenons que dix ans… Seule possibilité: ne pas avouer. Car dans tous les cas, la solution 0 ou 20 ans, est meilleure que la solution 10 ans ou prison à vie. J’ai choisi de jouer perso, chacun pour soi. Voilà ce qu’est la concurrence. Comme l’autre va faire comme moi, nous prendrons tous les deux 20 ans. Si au lieu de jouer seul, j’avais cru en la collectivité et si j’avais été sûr que l’autre ferait de même, nous aurions pris chacun dix ans. C’était la solution de la « coopération». Si nous avions pu coopérer, nous chuchoter à l’oreille avant de nous décider, nous aurions choisi tous les deux d’avouer; encore aurait-il fallu avoir une immense confiance en l’autre: penser que notre bonheur venait non pas de l’égoïsme de l’autre, mais au contraire de sa bienveillance. »[1]

Il est troublant  de constater que même les théories économiques réduisant un individu à un homo oeconomicuségoïste et agissant toujours rationnellement afin de le réduire à un élément d’une équation ont compris que l’égoïsme strict a ses limites, que la coopération est souvent à privilégier. Au-delà de ce simple constat, il est affligeant de penser que nous avons collectivement été formatés à cette conception de l’homme recherchant toujours son intérêt propre et qui est même devenu un modèle pour tous. D’une caricature rudimentaire, les économistes ont fait un modèle à suivre. Le pire, c’est que ça a parfaitement fonctionné. Le paradigme de l’homo oeconomicus[2]a fini par coloniser une majorité des esprits qui s’imaginent que la réalité de l’homme, c’est chacun pour soi, avec un cercle s’élargissant peut-être à la famille, aux proches, et encore….La réalité ontologique de l’être humain est cependant toute autre, et même s’il existe une forme d’égoïsme primordial, il ne s’oppose nullement à un altruisme très développé, quitte à ce que celui-ci soit encore considéré comme un crypto-égoïsme ou un égoïsme qui s’ignore.

[1]MARIS Bernard, Antimanuel d’économie, Bréal, Rosny, 2003, pp.116-118.

[2]L’origine de ce modèle de l’individu-atome a été la volonté des économistes du 19èmesiècle de faire de l’économie une science dure au même titre que la science physique de Newton. Il fallait coute que coute intégrer le comportement humain dans un formalisme comparable à la théorie de chutes de corps. La « science » économique a effectivement fini par ressembler à cette physique du 18èmesiècle, ce qui a certainement contribué à la répandre dans les esprits en tant que science irréfutable.

Dessinons un gâteau

Dessinons un gâteau

L’économiste Kate Raworth insiste beaucoup sur la représentation visuelle de l’économie, et même si cela peut paraître puéril, les neurosciences démontrent combien les images ont contribué à façonner les grandes évolutions culturelles de l’humanité depuis « l’homme des cavernes » jusqu’à l’homme moderne[1]. Une image souvent utilisée pour démontrer la nécessité de la croissance est celle de la grandeur du gâteau. Cela n’est pas une image utilisée par Kate Raworth qui préfère les doughnuts, mais dessinons tout de même des gâteaux:

Précisons que chaque gâteau est ici divisé en 100 parts En effet, actuellement le 1% le plus riche de la population mondiale détient plus que les autres 99% selon les chiffres récents de Oxfam[2].

Résumons la vision « mainstream » de l’économie, celle qui est généralement enseignée : nous voyons bien que les parts du grand gâteau sont plus grandes que les parts du petit gâteau, la croissance économique est donc nécessaire pour le plein-emploi, pour le bien-être etc., parce que les moins riches profitent aussi grâce au « trickle down » de la théorie du ruissellement.

En réalité et pour être plus précis, il, se fait que l’accroissement du gâteau ne suit pas ce modèle « idéal ». On pourrait représenter le passage du petit au grand gâteau comme ceci :

 

Une variante simple serait pourtant la suivante (il y a toujours 100 parts) :

                   

Bien sûr, cette dernière version est décrédibilisée car considérée comme utopique, donc irréalisable. Le paradigme actuel est donc plutôt d’encourager l’appétit de certains et essayer de faire grandir encore et encore le gâteau aux dépens de la planète plutôt que d’améliorer la recette et d’essayer de diviser le gâteau à parts les plus égales possibles. Le problème est aussi vieux que l’humanité et les grecs ne s’y sont pas trompés en opposant vertu et hybris, mais ce débat passionnant dépasse le cadre de cet article.

Soyons clair, le « petit gâteau » actuel est déjà gigantesque et il n’y aurait aucun problème à le réduire en augmentant l’égalité des parts. Le fait est que si le gâteau n’est pas réduit le plus vite possible afin de limiter à la capacité de notre planète, les conséquences seront désastreuses pour la vie sur notre planète, et donc également pour les humains. Je ne veux pas insinuer que les parts doivent être identiques, mais il y a néanmoins urgence de limiter les grosses parts et d’augmenter les petites. N’est-il pas trop tard ? Pour certains, il n’y a plus d’espoir, pour d’autres, dont je fais partie, il est déjà trop tard si nous ne changeons pas tout de suite de système social. Comme l’a montré Jared Diamond dans son livre Collapsede 2005, tant que les intérêts de profit à court-terme de l’élite et des preneurs de décision divergent des intérêts de survie à long terme de la population, il y a de graves soucis à se faire. Cette situation a déjà été étudiée depuis 1972 et la fameuse étude commandée par le Club de Rome au MIT Limits to Growthégalement connue sous la dénomination de Rapport Meadowsavec des simulations sur ordinateur qui n’ont malheureusement pas perdu de leur exactitude prémonitoire par rapport aux méthodes modernes.

Morale de l’histoire : le meilleur gâteau dépend évidemment de la recette et de celui qui le prépare, mais également de celui qui le partage. Jusqu’à preuve du contraire, c’est certainement à l’État qu’échoit au moins cette dernière tâche.

[1]RAWORTH Kate, op. cit., pp.10-13.

[2]https://www.oxfam.org/sites/www.oxfam.org/files/file_attachments/bp-economy-for-99-percent-160117-en.pdf

[3]MEADOWS H. Donella, MEADOWS L. Dennis, RANDERS Jorgen, BEHRENS William W., Limits to Growth, A Report fot THE CLUB OF ROME’S Project on the Predicament of Mankind, Universe Books, New York, 1972, p.124.

Dissonance cognitive

Ah, la dissonance cognitive! Nous en sommes tous plus ou moins touchés. Mais il y en a de beaux exemples parmi les carnistes. Je suis, ou plutôt j’étais, inscrit à la newsletter d’un site de santé que je ne nommerais pas. Je voulais me désinscrire depuis longtemps à cause de la répétition des mêmes informations, mais là, ça a été la goutte qui a fait déborder le vase. D’abord, on apprend que nous nous faisons berner par l’industrie agro-alimentaire, que nous bouffons de la merde, mais qu’il existe une bande d’irréductibles qui font tout mieux et qui respectent la nature etc. Jusque-là, difficile de ne pas être d’accord, mais quand je lis ça:

« Aimer les animaux, et malgré cela les tuer, voilà quelque chose de possible aux yeux de cet éleveur. On peut bien sûr avoir une vision différente de la sienne, mais je crois qu’on retrouve là la vision de l’écologie véritable, celle qui ne dresse aucune barrière idéologique et touche le cœur de tous les hommes. Aimer les animaux, aimer la terre, aimer la nature et la vie. Aimer et respecter cette terre qui nous nourrit, voilà ce qui compte vraiment. Quelle belle mission, quelle immense mission que celle de l’agriculteur ! »,

je me pose sérieusement des questions sur la santé mentale de celui ou ceux qui rédigent ce genre de phrases.

Comment, sans sourcier, en indiquant toutefois que l’on peut ne pas être d’accord (ouf!), écrire que l’on peut aimer et tuer à la fois? Je sais bien que la vision des monothéismes a profondément marqué nos esprits avec Abraham qui sacrifie presque son fils parce que Dieu le lui demande etc., mais quand même, il ne faut pas exagérer. L’amour et la mort, Eros et Thanatos…le cliché archaïque de la condition humaine, de la condition de toute vie est décidément indécrottable. Le préjugé de la cruauté nécessaire abordé dans un de mes articles est doublé en ce que cette cruauté n’est perpétrée que par amour: la vie est cruelle, donc, si tu aimes la vie, tu dois être cruel!

Un autre exemple de ce genre de sophistique: celle d’Alain Finkielkraut. Comme l’écrit Aymeric Caron à son propos, « Alain Finkielkraut dit défendre les animaux en se déclarant hostile à ce qu’on cesse de les tuer. Avec des amis comme ceux-là, les bêtes n’ont pas besoin d’ennemis. » Qu’est-ce qui nous fait proférer de telles âneries en croyant en même temps être très subtils? Je ne suis décidément pas assez subtil pour comprendre ce mystère.

Ne nous leurrons pas, la dissonance cognitive est même inscrite dans les textes de lois censés protéger les animaux. Exemple de la loi luxembourgeoise du 27 juin 2018 sur la protection des animaux:

« La présente loi a pour objectif d’assurer la dignité, la protection de la vie, la sécurité et le bien-être des animaux. Il est interdit à quiconque sans nécessité de tuer ou de faire tuer un animal, de lui causer ou de lui faire causer des douleurs, des souffrances, des angoisses, des dommages ou des lésions. Tout animal souffrant, blessé ou en danger doit être secouru dans la mesure du possible. »

Mais toutes ces personnes bien pensantes qui rédigent et discutent lês lois songent-elles un insant au fait que consommer des produits animaux n’est nullement nécessaire et que l’élevage devrait tout simplement être aboli pour éviter toute souffrance etc.? Non, malheureusement.

Résumons: aimer les animaux, c’est les tuer, même si ce n’est pas nécessaire…et si vous ne comprenez pas, c’est parce que vous êtes un extrémiste végane.

Carnophallogocentrisme

Deux mots sur le carnophallogocentrisme…

Plaît-il? Carnophalloquoi? Carnaval, c’est ça?

Oui, en quelque sorte, mais un carnaval avec des masques de tristesse et de douleur. C’est celui que nous offre notre « civilisation » contemporaine avec le massacre inutile de milliards d’animaux humains et non humains pour…pourquoi au juste?

Le carnophallogocentrisme, ce mot concocté par Jacques Derrida désigne les trois piliers sur lesquels sont construites nos civilisations: sacrifice des animaux, phallocentrisme et logocentrisme. Malheureusement, ce concept n’a que peu été étudié. Et pour cause: il remet en question les fondements de nos sociétés, leurs trois piliers.

Logocentrisme

Ah, le grand Logos, tout est mesuré par rapport à lui.

Soit tu l’as, ou peu, ou pas du tout.

Et ceux qui n’en ont pas, ou en ont moins, n’ont pas le même droit de vivre que ceux qui l’ont.

L’animal serait dépourvu de raison et de parole.

Il y aurait donc infériorité de l’animal par rapport à l’homme.

La supériorité de l’homme doit être montrée par le sacrifice de l’animal.

CQFD

Sacrifice de l’animal

Le sacrifice de l’animal est donc nécessaire pour fonder la suprématie de l’homme sur l’animal, et sur le vivant en général, soumis à sa souveraineté, tant sur le plan réel que sur le plan symbolique. Cette souveraineté fonde également toute autre forme de souveraineté, telle que la souveraineté politique ou la souveraineté de l’homme sur la femme.

« Le pouvoir politique en Occident est incarné par l’homme de sexe masculin qui se pense comme rationnel et qui exprime cette rationalité à travers la parole censée faire le propre de l’homme en conséquence » (Patrick Llored, Jacques Derrida, politique et éthique de l’animalité, p.23)

Phallocentrisme

Tout comme l’animal, le femme aurait été « naturellement » soumise à l’homme puisque intellectuellement plus proche de l’animal, physiquement plus faible et parce qu’il leur manquerait quelque chose entre les jambes. Et tout se définirait par rapport à ce quelque chose. Celles qui veulent prouver le contraire devraient s’en approprier…et cela resterait une histoire de…, qu’on le veuille ou non.

Soit tu l’as, soit tu ne l’as pas, et si Fermer tu ne l’as pas tu dois t’en approprier. Les prêtres nous l’ont dit et certains psys ont repris le flambeau.

Tout le reste n’est qu’aveu de faiblesse ou d’un problème, c’est comme ça. Sinon, notre civilisation est en danger!

 

Le carnophallogocentrisme est le prisme inconscient à travers lequel nous pensons habituellement. Il est le socle du paradigme carniste.

Une fois que l’on a accepté le paradigme végane, le socle carnophallogocentriste est peu à peu dévoilé, mettant en évidence de nouvelles perspectives.  Ici, la convergence des luttes prend tout son sens.

 

Premier moteur

Premier moteur

Le maniaco-dépressif – ou bipolaire – rechercherait quelque « objet » qu’il aurait perdu. Son double dans le ventre de la mère, le placenta[i] ? La fusion avec la mère ? Le paradis perdu ? Un « sentiment océanique » ? L’unité avec le grand tout ? Ensuite la « douche froide » de la naissance avec parfois le non-accueil par des parents angoissés, ou par des non-parents ? L’enfer après le paradis ? Ou cet enfer-enfance est-il encore un paradis perdu pour certains ? Un vague souvenir de toute puissance, d’euphorie, d’exaltation ? Un havre de paix et d’amour ? Perdu, vraiment?

Tout cela ne se joue probablement qu’au niveau de la représentation que nous avons de notre enfance, de tout ce qu’il y avait avant. On a beau vouloir faire de l’amour perdu un objet, l’ « objectifier », il n’en demeure pas moins inatteignable, éternellement fuyant. Et nous restons toujours perdants.

Que dit la philosophie de cet « objet » perdu?

L’être aimé dont parle Platon n’est pas le double dont on aurait été séparé physiquement (discours d’Aristophane dans Le Banquet), mais le bien suprême dont on aurait quelques réminiscences. L’amour est spiritualisé, séparé du corps qui n’est plus qu’un tremplin pour accéder à des sphères supérieures. Son objet est transcendant.

Dans ce sens, Deleuze comprend l’idéalisme platonicien comme une phase maniaco-dépressive de la philosophie après la schizophrénie des présocratiques: les philosophes, amoureux de, et prétendants à, la sagesse, se livrent à une recherche effrénée de l’être aimé. Seulement, il y a un hic, et non des moindres : le bien suprême, notre prétendant ne l’atteindra jamais.

De deux choses l’une : soit il se contente de l’aimer et donc de philosopher, car il sait qu’il ne deviendra jamais tout-à-fait sage, qu’il ne détiendra jamais la Vérité; soit il s’acharne à vouloir l’atteindre coûte que coûte. Et normalement, dans ce processus, c’est le corps qui trinque. Tous les moyens sont bons : alcool et autres drogues, consumérisme, frénésies compulsives, « chercher la Femme » etc. font partie des moyens pour espérer parvenir à ses fins. Cette marche forcée se fait en dents de scie avec une phase ascendante vers le soleil (manie) et une phase descendante (mélancolie), un va et vient entre deux pôles. Mais nous restons au niveau de la représentation d’un processus d’ascension et de dépression. Bizarrement, la dépression en météorologie correspond à un mouvement ascendant d’air et l’anticyclone à la pression de l’air descendant. La dépression comme un relâchement et la manie comme pression excessive. Deux temps : 1) admission, compression et explosion, 2) détente, transfert et échappement. Ça tourne. Cyclothymie?

Il y aurait donc un lien entre maniaco-dépression, idéalisme et représentation. Et s’il y a bien eu une conception kantienne de la représentation comme limite de la raison, elle ne nous est que de peu d’utilité car elle met à l’écart le noumène et institue en quelque sorte l’inatteignable, l’ineffable, l’absolu, Dieu. Le problème est loin d’être résolu, mais coulé en force de chose jugée par le tribunal de la philosophie. D’un côté la représentation, la science, la philosophie; de l’autre la religion, la morale, le sublime. On peut bien imaginer d’autres modes d’accès à ce monde grâce à l’art, ou via la musique (Schopenhauer), ou encore la poésie, mais l’on ne sort pas nécessairement du cadre de la représentation pour autant, puisqu’elle reste ce qui doit être dépassé : le dépassement reste dans sa propre représentation.

Il a fallu peut-être attendre Nietzsche pour battre en brèches ce mode de pensée, mais sa redécouverte de la Vie, notre vie, ma vie, a immédiatement été refoulée dans le cadre de la représentation. La conscience est devenue représentation de forces souterraines et l’inconscient est né. Le dualisme phénomène/noumène a été déplacé pour devenir un nouveau dualisme conscient/inconscient. L’affaire semble entendue : le prêtre qui a accès au noumène est remplacé par le psy qui nous livrerait la clé de l’inconscient. Peu importe que l’on appelle cela maniaco-dépression ou bipolarité, l’individu s’enferme dans un Moi-conscience en face d’un monde et de forces plus ou moins anxiogènes. Et on a beau donner une dimension symbolique à ce monde de représentation, le moteur tourne tout de même. Et parfois, ça s’emballe, et un frein chimique peut s’avérer nécessaire.

Faut-il pour autant rejeter la psychanalyse et ne recourir qu’aux médicaments, aux classifications DSM ? Je ne le crois pas. Mais méfions-nous des psys qui ne voient dans le récit de la première personne qu’un texte à démêler, une histoire à dénouer, des psys qui méconnaissent, non pas l’individu, ni le sujet, ni le moi, mais moi qui parle, qui agit, qui vit.

Qui parle? Qui agit? Qui vit?

Du coup, nous retrouvons l’ineffable, l’irreprésentable, l’intouchable, ce qui nous est pourtant le plus proche, ce que certains appellent le cœur, d’autres la conscience, mais encore…

…mais personne d’autre que moi n’en a la clé.

Peut-on présenter le problème plus prosaïquement? La maniaco-dépression est un problème d’Ego qui instaure un cadre dans lequel il est au centre des préoccupations et dans lequel il perpétue son malheur (dépression) et l’espoir (manie) de trouver un jour sa complétude. Ceci est son moteur, sa raison d’être. Il appele cela parfois sa créativité artistique, sa recherche spirituelle ou autre. Mais en fait, il cherche ailleurs ce qu’il cache, c’est-à-dire la plénitude de la Vie toujours déjà présente. Ce problème est commun à tout le monde, plus ou moins, mais chez certains il prend des proportions pouvant détruire une vie.

[i] Marielle David, « Les équivoques de la bipolarité », Figures de la psychanalyse 2013/2 (n° 26), p. 93-99.

Un autre paradigme

Un autre paradigme

Ceux qui ont quelques notions d’épistémologie savent ce qu’est un « paradigme » selon Thomas Kuhn. Grosso modo, un paradigme est une théorie qui façonne notre manière de voir les choses. En sciences, un paradigme est une théorie qui tient la route aussi longtemps qu’un seul exemple ou résultat d’observation ne vienne contredire les prévisions de cette théorie. Un exemple fameux est la théorie de la relativité générale d’Einstein qui a remplacé la théorie de la loi d’attraction universelle de Newton mise à mal par des observations du mouvement de la planète Mercure.

Un autre exemple encore plus connu est celui de l’héliocentrisme qui a remplacé le géocentrisme parce qu’il est plus exact pour décrire le mouvement des planètes. Et aucune théorie n’a le dernier mot puisqu’elles ont remplacées, voire affinées au cours des temps pour mieux expliquer les phénomènes qui nous entourent.

C’est ainsi que je conçois le véganisme et son biocentrisme: il s’agit tout simplement d’un nouveau paradigme qui remplace celui du carnisme anthropocentrique. Il ne s’agit pas, à proprement parler, d’un paradigme scientifique, mais plutôt d’un paradigme éthique. Au même titre que l’humanisme est venu à bout d’horreurs telles que l’esclavagisme et le racisme ou même le sexisme, le véganisme et l’antispécisme qui l’implique viendront à bout des horreurs impliquées par un humanisme anthropocentré et carniste. Car il ne s’agit plus seulement de respecter que l’homme, mais la vie sous toutes ses formes: animaux humains et non-humains, mais également plantes etc. (voir mon article sur le cri de la carotte).

Je vous rassure tout de suite, ce n’est pas une question d’intelligence, ni de conscience seulement. Changer de paradigme, c’est changer de lunettes parce que la paire que l’on utilisait avant ne convient plus car elle faisait percevoir les choses de manière contradictoires pour induire une dissonance cognitive ou une schizophrénie morale. Ou pour le dire autrement encore, il siffit de regarder le monde par l’autre bout de la lorgnette…

Ce n’est donc pas difficile de comprendre la philosophie végane, mais devenir végane nécessite du courage. On ne met pas les véganes sur un bûcher mais, le moins que l’on puisse dire, c’est que leur vie n’est pas facilitée, ne serait-ce que pour trouver un seul plat sans produits animaux dans un restaurant normal. Et puis, des carnistes, très intelligents par ailleurs, publient régulièrement des articles de mauvaise foi et bourrés de sophismes contre les véganes. Comment diable donc, quand on a une haute opinion de soi-même, accepter que l’on s’est trompé pendant la majeure partie de sa vie. Comment en parler avec la famille, les amis qui restent des carnistes convaincus. C’est pourquoi beaucoup perdurent dans le déni, dans la mauvaise foi, et plutôt que d’avouer une supposée faiblesse, perdurent dans l’exploitation et le carnage des vraiment faibles.

Je ne sais pas si c’est Kuhn lui-même qui a dit qu’il faut, pour qu’un nouveau paradigme scientifique perce, une nouvelle génération de chercheurs, et que les anciens meurent. Dans le cas de paradigmes éthiques, il semblerait bien que cela mette plus de temps de faire sauter le verrouillage socio-cognitif. Cela se confirme malheureusement par mes observations dans mon propre entourage: les jeunes renconcent plus facilement à leurs anciennes lunettes que les vieux, mais les vieux veillent à ce que les choses ne changent pas et à ce que le verrou reste bien cadenassé.

Mais alors que faire? Les enfants et les jeunes ont en règle générale une sensibilité moins figée sur une perspective, ou moins ancrée dans la doxa, même s’ils s’y réfèrent constamment puisqu’ils cherchent des repères. Ils ne leur faut pas grand-chose pour réaliser l’absurdité d’une situation, les contradictions inhérentes au carnisme. Les « vieux », c’est une autre paire de manches, et je crois que le seul moyen de venir à bout de ce qu’il faut bien appeler leur psychorigidité, quand l’intuition et la sensibilité ne suffisent plus, c’est la culture. Malheureusement, ces personnes ne lisent rien de ce qui concerne le véganisme, ne connaissent que les mêmes critiques fallacieuses mille fois réfutées, et ne lisent jamais un seul ouvrage de végane sur le véganisme. Certains le font peut-être, mais sans jamais mettre de côté leurs préjugés et sans être honnêtes avec eux-mêmes. La peur est trop grande.

Quelques exemples de lecture:

Le Que sais-je? sur le véganisme

L’introduction au carnisme de Melanie Joy

Le Petit traité du véganisme de Gary Francione et Anna Charlton

Pour les puristes: oui, il est toujours mieux de lire dans la version originale, mais les traductions sont bonnes. Je pourrais en citer d’autres chacun plus intéressant que l’autre, mais c’est déjà une bonne base de discussion.

Pour les insolents qui ont déjà fait un pas de côté: http://www.insolente-veggie.com

En attendant que le paradigme végane ne se généralise, plus de 60 milliards d’animaux terrestres sont exterminés chaque année dans les abattoirs. Plus de 1000 milliards d’animaux aquatiques sont massacrés…pour notre petit plaisir anthropocentrique, égocentrique, tellement relatif…et rien d’autre.

 

Stop eating animals

Stop eating animals

Je reviens d’une semaine de vacances sur une île magnifique dont le climat est idéal pour la culture de fruits et de légumes. Comme les saisons sont très peu marquées, plusieurs récoltes sont possibles tout au long de l’année. Je peux très bien y imaginer de beaux projets de permaculture multipliant encore les récoltes. Certains y existent déjà, mais…des animaux y sont exploités.

Toute l’île pourrait être un paradis pour véganes et pour les animaux, mais les gens y ont choisi…la mort des animaux. Parce qu’apparemment, il n’y a que ça de vrai.

De retour donc après cette semaine avec un arrière goût amer. Et ces remarques de personnes qui visiblement ne comprennent rien au véganisme: c’est mon extrémisme qui me donnerait ce goût amer. Et du véganisme aux addictions, à l’alcoolisme, aux troubles alimentaires etc., il n’y aurait qu’un pas.

Difficile de faire comprendre le véganisme à quelqu’un qui se prétend ouvert, mais qui ne comprend pas que le véganisme, c’est pour les animaux et pour la vie. On a beau répéter: on est végane pour les animaux et non pour quelque onanisme intellectuel ou sensuel. Mais rien n’y fait. Bien sûr l’argument du « cri de la carotte » revient tout le temps: les plantes souffrent aussi, elles sont intelligentes On a beau leur expliquer que pour produire une calorie de viande, il faut de 3 à 11 calories de plantes, qu’il est donc mathématiquement bien mieux pour les plantes de se nourrir directement d’elles…rien n’y fait, les chiffres nous mentent probablement. L’autre jour, un ami m’a sorti sans broncher que les bouleaux souffrent quand on extrait le sucre de bouleau, mais en ce qui concerne le bifteck, c’est différent, c’est normal, c’est depuis toujours comme ça et patati et patata. Cela me ferait rire si ce n’était aussi tragique. Chers carnistes, faites en l’expérience et comparez: coupez une salade avec un couteau et tranchez la gorge d’un poulet et dites-moi après ce qui est pire…euh, sans mauvaise foi si vous en êtes capable.

Visiblement, la connaissance n’est pas conscience. On peut très bien savoir quelque chose sans en comprendre les implications: savoir sans conscience. Et puis, au lieu de dissonance cognitive ou de schizophrénie morale on peut bien parler d’acrasie pour se donner un genre et bonne…conscience, le problème n’est pas là et les choses sont beaucoup plus simples: arrêtez de manger des animaux pour les animaux, pas pour vous!

 

Philosophie et véganisme

Philosophie et véganisme

Allier philosophie et véganisme ne va pas de soi et la proportion de véganes parmi les philosophes semble être la même que dans toute la population: au mieux un végane pour cent carnistes. Et je n’en suis même pas certain. Parfois j’ai même l’impression que c’est pire parmi les philosophes. Idem dans la spiritualité: très rares sont les encouragements à prendre le bien-être animal en considération dans toutes les formes de spiritualité, y compris les religions. Le bouddhisme et l’hindouisme sont peut-être des exceptions, et surtout le jaïnisme. Pour le reste, il est tout au plus question de « respect » vis à vis des animaux dont le « sacrifice » s’avèrerait néanmoins nécessaire. Ou alors il est question d’équilibre cosmique entre bien et mal, yin et yang. Un mal ici correspond à un bien là, un bien ici à un mal ailleurs. Bref, pas d’issue possible dans cet équilibre cosmo-comptable.

Mais laissons de côté toutes ces balivernes et toutes les inconséquences logiques des philosophes soi-disant précurseurs quand il est question de la prise en compte des animaux dans la sphère morale. Mon propos n’est d’ailleurs pas de faire le tour des conceptions philosophiques ou spirituelles et la place qu’y ont les animaux, mais  je veux me concentrer sur un philosophe en particulier, celui qui m’a mis la puce à l’oreille, avant même que je ne lise ma première brochure sur le véganisme: il s’agit d’Empédocle d’Agrigente que j’ai vraiment appris à apprécier à la lecture du livre de Jean-François Balaudé: Le savoir-vivre philosophique, dont s’inspire largement mon article.

Empédocle est un philosophe remarquable en ce qu’il est l’un des premiers à avoir instauré une théorie éthique, que cette éthique inclut non seulement les humains, mais tous les êtres vivants, et notamment les animaux. De plus, cette éthique se passe de toute transcendance pour se justifier. Point de distinction entre matière et esprit: le semblable ne perçoit que le semblable. Deux principes régissent: l’amour (ou l’amitié: Philotès, Philia) qui unit, et la haine (ou la discorde: Neikos) qui sépare, avec un va et vient entre l’un et le multiple déterminant ainsi la loi et le destin du monde (Anankê). En quoi consiste l’éthique d’Empédocle? Mettre fin à l’errance de l’individu qui se croit séparé du tout. L’amour ne serait alors que la reconnaissance de la communauté d’origine ainsi que le retour à celle-ci, car il s’agit de reconstituer l’unité de la sphère d’origine (Sphaïros). Seul l’amour crée la vie. Il faut donc surtout ne pas tuer, ne pas sacrifier nos semblables dont font partie les animaux, car il existe une « parenté du vivant » comme l’appelle Patrick Llored dans un texte du livre (Bêtes humaines? Pour une révolution végane, Autrement, 2015, p. 158) . Ce n’est donc pas une métempsycose qui justifierait le végétarisme pour Empédocle, mais le simple fait que consommer un animal est comme consommer un parent. Pas de doute: Empédocle ressemble à un vrai précurseur du véganisme.

 

Tout mangeur de viande est donc assimilé à un cannibale et l’enjeu est le suivant: soit nous continuons de manger nos semblables et la haine vaincra, soit nous devenons tous véganes et permettons la victoire de l’amour. Cette éthique peut paraître naïve et simpliste, mais elle me semble remarquable en ce qu’elle ne repose que sur la reconnaissance de l’amour comme force centripète, donc véritablement physique, capable de contrer les forces centrifuges de la haine. Certains voient même dans cette opposition amour/haine le précurseur de l’opposition néguentropie/entropie. Sans aller jusque-là il reste cependant qu’Empédocle m’a fait prendre conscience que la violence à l’égard des animaux est assimilable à la violence envers les êtres humains, qu’en matière d’éthique, la ligne de partage entre animaux et hommes n’est qu’artificielle, arbitraire et dénuée de fondement.

Il est également affligeant de constater que les philosophes prennent pour argent comptant que la cruauté serait nécessaire, qu’elle serait le point de départ de toute civilisation. Je songe au premier meurtre de la bible, au parricide du Totem et Tabou de Freud ou encore au bouc émissaire de René Girard censé conjurer un plus grand mal dû à la convoitise pour la rareté par un moindre mal consistant en sacrifice d’un bouc émissaire. Certains parlent de nécessité de rester dans la chaîne de cruauté naturelle et d’autres vont même jusqu’a prédire la fin de toute civilisation si nous nous mettons tous à devenir véganes. Toutes ces thèses consistent à vouloir éloigner le crime par le crime, à repousser l’animalité cruelle en nous par la cruauté envers les animaux. Chercher l’erreur…

Les choses sont pourtant beaucoup plus simples: tant que nous continuons à traiter les animaux de la manière dont nous les traitons, c’est-à-dire que tant que nous continuons à maltraiter les plus faibles, ceux qui ne savent pas se défendre, il sera impossible à l’humanité de songer comprendre le mal tout court, même celui infligé aux autres êtres humains. La violence envers les animaux n’est que le propédeutique à celle infligée aux êtres humains. Les abattoirs sont les laboratoires des camps nazis comme le démontre le magnifique et terrible Un éternel Treblinka de Charles Patterson. Oui, dès l’origine, l’être humain  fonde la civilisation sur le crime, sur l’élevage, sur la maltraitance des animaux, de la femme, sur le patriarcat, la guerre. Oui, la civilisation actuelle qui perd cette violence perd également toute autojustification, car elle se justifie par un mal qu’elle est censée conjurer. Bref, elle combat le mal par le mal et ne veut saisir l’absurdité de la situation. Oui, cette civilisation est de toute manière condamnée à disparaître, soit par autodestruction soit en étant tout simplement remplacée par une autre civilisation respectueuse du plus faible. Quelle option choisissez-vous?

 

 

Anthropocentrisme et anthropomorphisme

On reproche souvent aux véganes de véhiculer des idées anthropomorphiques. De même les véganes dénoncent l’anthropocentrisme des carnistes. Dans quelle mesure ces concepts s’appliquent-ils au véganisme ou au carnisme?

Définition de l’anthropomorphisme: « Tendance à se représenter toute réalité comme semblable à la réalité humaine« . Comme le végane refuse de consommer des produits d’origine animale parce que tout comme nous, les animaux seraient sentients, ils auraient des sensations et sentiments, et qu’ils aspireraient à vivre si possible sans douleur, etc., on lui reproche d’attribuer des caractéristiques, comportements, intentions et besoins humains aux animaux. En deux mots, le végane donnerait des traits humains aux animaux alors que ceux-ci ne feraient que réagir à des stimuli.

Il est intéressant de constater que la célèbre conception cartésienne de l’animal machine (Descartes, Discours de la méthode), animal qui aurait un semblant d’âme contrairement à l’homme qui, lui, aurait une âme immortelle, imprègne encore aujourd’hui notre perception et compréhension des animaux. On trouve un exemple caricatural chez Alain dans Esquisses de l’homme dans un texte datant déjà puisqu’il est de 1927, mais néanmoins représentatif de la manière dont sont considérés les animaux dans nos sociétés ces 100 dernières années pendant lesquelles le massacre organisé des animaux a été institué: « Il n’y a donc rien à admirer dans l’animal, ni aucune âme à y supposer, ni aucune prédiction à en attendre ; l’animal est une masse matérielle qui roule selon sa forme et selon le plan. »

De ce point de vue, seul l’homme est admirable. Et même si ce point de vue s’est nuancé ces denières années, je ne crois pas me tromper en affirmant que si certains font le reproche d’anthropomorphisme aux véganes, c’est parce qu’ils conçoivent tout à partir de l’homme, plus précisément, parce qu’ils sont anthropocentristes. Quelle est la définition de l’anthropocentrisme? « Doctrine ou attitude philosophique qui considère l’homme comme le centre de référence de l’univers« .

Ce que fait le végane, ce n’est pas attribuer des caractéristiques humaines aux animaux, mais tout le contraire: il ne fait rien d’autre que de constater que les hommes ne sont que le fruit d’un processus nommé évolution et qu’ils héritent de caractéristiques semblables à ceux des animaux. Contrairement au carniste qui pense apparemment encore que l’homme est la mesure de toute chose (Platon, Protagoras), donc la mesure à laquelle les autres êtres doivent être comparés, le végane sait que l’être humain est une maille dans le filet phylogénétique et qu’il ne peut, malgré tous ses efforts anthropocentristes, prétendre le contraire en comparant et mesurant l’intelligence des animaux à celle des hommes.

Le végane sait que l’anthropocentriste choisit l’intelligence et le langage comme critère de comparaison parce qu’il croit en être le mieux doté. L’anthropocentriste ne prendra certainement pas en compte la capacité de voler ou de respirer sous l’eau pour déclarer sa supériorité et son droit de vie ou de mort, c’est-à-dire sa souveraineté sur les autres animaux. En ce sens l’anthropocentrisme est aussi anthropomorphisme parce qu’il projette des critères d’intelligence et de langage humains sur les animaux.

Le végane sait que l’intelligence humaine n’est que la continuation de l’intelligence animale dans une certaine direction, que le langage animal est bien plus complexe que tout ce qui a été supposé jusqu’ici. Il ne lui vient pas à l’esprit de chercher de l’intelligence humaine chez l’animal, mais il constate plutôt de l’intelligence animale chez l’homme. Et comme l’anthropomorphisme va toujours de l’homme à l’animal ou à la nature, mais pas de la nature ou de l’animal à l’homme, ce que j’appelle le sens unique de l’anthropomorphisme, il est donc plutôt l’erreur de l’anthropocentriste. Et s’il faut qualifier la perspective végane, je l’appellerai tout au plus biomorphisme et biocentrisme, car il ne tente pas de comparer l’animal et l’homme, mais il retrace plutôt les liens phylogénétiques de l’homme dans le vivant. Il s’agit non pas d’une compréhension pyramidale avec en haut, l’homme, et en bas, les animaux, mais une compréhension à partir du développement de la vie à travers toutes ses branches de l’évolution: biocentrisme. Faut-il démontrer ici que bien des traits dits humains se retrouvent déjà chez des êtres soi-disant primitifs? Un exemple parlant serait le cerveau reptilien de l’homme et les comportements qui y sont dus.

Ainsi, le végane constate que certaines caractéristiques telles que la sentience existent dans le règne animal, même parmi les invertébrés, et qu’elle n’est pas une exclusivité humaine.

D’où la mésinterprétation habituelle du discours du végane par le carniste qui le comprend à travers le prisme de son anthropocentrisme et de son anthropomorphisme, voire même par ce que Derrida appelle son « carnophallogocentrisme » (j’y reviendrai dans un article ultérieur). L’anthropomorphisme donne à l’homme un moyen d’élire et d’aimer certains animaux au même titre que les hommes. Il est ce que j’appellerai un choix d’élection humaine, trop humaine, un choix à sens unique. Il lui permet en fait de camoufler son anthropocentrisme, de se donner une bonne conscience en aimant certains animaux et en massacrant d’autres: dissonance cognitive.

Oui, c’est vrai, je caricature le végane tout comme je caricature le carniste. En fait, mon végane est un végane idéal et mon carniste un carniste archétypique. En vérité, le végane que je suis aime parler aux animaux et croit comprendre ce qu’il imagine qu’ils veulent lui dire. Et le carniste moyen aime tout autant parler à son chien ou son chat préféré, parce qu’il ne faut pas oublier: le carniste est un végane qui s’ignore, mais malheureusement, sa posture de rejet du véganisme cause la souffrance et coûte la vie de plus de mille milliards d’animaux par année.

Et puis, vous allez peut-être me dire que les êtres humains ont aussi des caractéristiques de légumes, comme l’homme à la tête de chou par exemple, et je vous donne entièrement raison. Mais je vous vois venir et je vous conseille de lire directement mon article sur le cri de la carotte.