Peakoil

Qui n’a pas entendu parler de la « fin du pétrole », des « limites des réserves de pétrole » etc. ? Mais peu de personnes ont vraiment conscience du problème étant donné que les chiffres normalement annoncés évoquent des réserves de pétrole pour encore des dizaines d’années, voire même plus. Qui plus est, même si les choses changent peu à peu, la grande majorité des économistes, journalistes et commentateurs de l’actualité n’a pas véritablement conscience du problème, ce qui n’est pas vraiment encourageant pour mener un débat constructif sur des sujets tels que la croissance économique ou l’écologie.

En fait, le concept de « peakoil » ou de « pic pétrolier » ne signifie pas la fin du pétrole, mais la fin du pétrole à bon marché, c’est-à-dire la fin du pétrole facile à extraire. Ainsi, à peu près la moitié du pétrole conventionnel, c’est-à-dire le pétrole qui a mis des millions d’années à être formé, a déjà été extrait des sols. La moitié restante qui suffirait en théorie encore pour des dizaines d’années comme l’affirment certaines personnes, est cependant de plus en plus difficile et plus couteuse à extraire. En pratique, nous avons donc déjà dépassé le pic pétrolier qui est le point d’extraction maximum des pétroles conventionnels, la moitié restante étant de plus en plus difficile à extraire et nécessitant des techniques et moyens de plus en plus onéreux : les forages de plus en plus profonds dans des zones de plus en plus difficiles d’accès telles que la haute mer ou les régions polaires sont en effet nécessaires pour assurer la production mondiale. Les coûts d’extraction augmentent et l’exploitation des puits de pétrole sont de moins en moins viables économiquement. Bien sûr, on entend souvent parler de nouveaux gisements de pétrole découverts, mais ces découvertes sont ridicules en comparaison de la déplétion des gisements géants découverts dans les années 50 à 70. En clair, les nouvelles découvertes ne peuvent compenser le déclin inéluctable des anciens gisements, et ceci malgré une technologie d’extraction de plus en plus efficiente – et de plus en plus polluante.

Croire que le marché résoudra le problème est une monumentale erreur, car même si des progrès dans les techniques d’extraction sont indéniables, l’économie ne peut supporter qu’une énergie de bon marché pour continuer à fonctionner telle qu’elle fonctionne actuellement. Les énergies non conventionnelles et les énergies non renouvelable risquent fort de ne pas être suffisantes pour faire fonctionner une civilisation telle que la nôtre. Et il ne faut pas oublier les économies émergentes qui elles aussi ont de plus en plus soif d’énergie.

Même si l’humanité réussit à opérer le « switch » en renouvelable, celles-ci ne sont pas plus durables que le pétrole car elles nécessitent des métaux rares et terres rares qui aux aussi connaîtront ou connaissent déjà leur pic d’extraction. Le charbon permet bien de compenser dans une certaine mesure le déclin du pétrole, mais les conséquences sur les émissions de COsont catastrophiques. Le nucléaire est peut-être aussi une solution de transition mais, outre les problèmes de sa dangerosité, il est également sujet à déplétion, les matières fissibles étant aussi proches de leur pic et leur exploitation étant largement dépendante du pétrole, ne serait-ce que pour l’acheminement.

Bref, l’équation énergétique n’est pas simple, voire impossible à résoudre, et il est peu probable que la digitalisation et la mise en réseau de l’exploitation de l’énergie afin d’en optimiser l’utilisation selon les modèles de « développement durable » ne soit pas suffisante pour contrecarrer le problème et permettre une transition « soft » telle que prônée par les tenants de l’économie circulaire.

Il existe de nombreux ouvrages et sites sur ce sujet et j’invite le lecteur à s’informer vu l’importance du sujet. Je conseille tout particulièrement la lecture du blog « oilman » (http://petrole.blog.lemonde.fr) de Matthieu Auzanneau, ou encore le site de Richard Heinberg (http://richardheinberg.com). Une BD bien faite pour expliquer le pic pétrolier :http://www.stuartmcmillen.com/fr/comic/le-pic-petrolier/#page-1.

Dilemme du prisonnier

Je ne pourrais mieux expliquer le dilemme du prisonnier que l’économiste Bernard Maris :

« La « main invisible », l’harmonie sociale d’une société laissée à elle-même, affirme l’efficacité du marché autorégulé. Avec le dilemme du prisonnier, ce sont les économistes libéraux eux-mêmes qui vont démontrer que le marché est inefficace. C’est ça qui est passionnant.En 1951, John Nash, prix Nobel 1994, mathématicien fou qui a donné naissance à un roman et à un film, démontre un résultat essentiel pour l’économie (J. F. Nash, « Non-Cooperative Games», in Annals of Mathematics, vol. 54, 1951 p.289-295), qui ruine le concept de concurrence. Deux prisonniers sont enfermés dans une tour. L’un des deux a commis un crime horrible, mais on ne sait pas lequel. Ils sont totalement coupés l’un de l’autre, sans aucune possibilité de communication. Le directeur de la prison va les voir l’un après l’autre et fait à chacun la proposition suivante. « Tu avoues le crime, et l’autre, que je vais aller voir après, n’avoue pas. Dans ce cas, tu prendras la perpétuité, incompressible, et l’autre sera libre. Ou bien tu n’avoues pas, tu jures être innocent, et l’autre, que je vais aller voir après toi, n’avoue pas non plus. Dans ce cas, vous prenez tous les deux vingt ans incompressibles. Ou alors tu avoues, mais l’autre aussi avoue ! De sorte que, moi, directeur de la prison, je ne sais toujours pas qui est le coupable. Mais, dans ce cas, bien entendu, comme le coupable a avoué, je suis obligé d’être plus clément, et vous écopez chacun de dix ans fermes. Résumons : 1) tu avoues, l’autre pas, tu es en prison à vie, l’autre s’en va; 2) tu n’avoues pas, l’autre non plus, vingt ans chacun; 3) vous avouez tous les deux, dix ans chacun. Alors ? »Dilemme. Avouer, ne pas avouer ? Si j’avoue et que l’autre n’avoue pas, je suis en prison à vie. Si je n’avoue pas, et que l’autre en fait autant, je prends vingt ans; mais s’il avoue, je sors! Et si nous avouons tous les deux, nous ne prenons que dix ans… Seule possibilité: ne pas avouer. Car dans tous les cas, la solution 0 ou 20 ans, est meilleure que la solution 10 ans ou prison à vie. J’ai choisi de jouer perso, chacun pour soi. Voilà ce qu’est la concurrence. Comme l’autre va faire comme moi, nous prendrons tous les deux 20 ans. Si au lieu de jouer seul, j’avais cru en la collectivité et si j’avais été sûr que l’autre ferait de même, nous aurions pris chacun dix ans. C’était la solution de la « coopération». Si nous avions pu coopérer, nous chuchoter à l’oreille avant de nous décider, nous aurions choisi tous les deux d’avouer; encore aurait-il fallu avoir une immense confiance en l’autre: penser que notre bonheur venait non pas de l’égoïsme de l’autre, mais au contraire de sa bienveillance. »[1]

Il est troublant  de constater que même les théories économiques réduisant un individu à un homo oeconomicuségoïste et agissant toujours rationnellement afin de le réduire à un élément d’une équation ont compris que l’égoïsme strict a ses limites, que la coopération est souvent à privilégier. Au-delà de ce simple constat, il est affligeant de penser que nous avons collectivement été formatés à cette conception de l’homme recherchant toujours son intérêt propre et qui est même devenu un modèle pour tous. D’une caricature rudimentaire, les économistes ont fait un modèle à suivre. Le pire, c’est que ça a parfaitement fonctionné. Le paradigme de l’homo oeconomicus[2]a fini par coloniser une majorité des esprits qui s’imaginent que la réalité de l’homme, c’est chacun pour soi, avec un cercle s’élargissant peut-être à la famille, aux proches, et encore….La réalité ontologique de l’être humain est cependant toute autre, et même s’il existe une forme d’égoïsme primordial, il ne s’oppose nullement à un altruisme très développé, quitte à ce que celui-ci soit encore considéré comme un crypto-égoïsme ou un égoïsme qui s’ignore.

[1]MARIS Bernard, Antimanuel d’économie, Bréal, Rosny, 2003, pp.116-118.

[2]L’origine de ce modèle de l’individu-atome a été la volonté des économistes du 19èmesiècle de faire de l’économie une science dure au même titre que la science physique de Newton. Il fallait coute que coute intégrer le comportement humain dans un formalisme comparable à la théorie de chutes de corps. La « science » économique a effectivement fini par ressembler à cette physique du 18èmesiècle, ce qui a certainement contribué à la répandre dans les esprits en tant que science irréfutable.

Dessinons un gâteau

Dessinons un gâteau

L’économiste Kate Raworth insiste beaucoup sur la représentation visuelle de l’économie, et même si cela peut paraître puéril, les neurosciences démontrent combien les images ont contribué à façonner les grandes évolutions culturelles de l’humanité depuis « l’homme des cavernes » jusqu’à l’homme moderne[1]. Une image souvent utilisée pour démontrer la nécessité de la croissance est celle de la grandeur du gâteau. Cela n’est pas une image utilisée par Kate Raworth qui préfère les doughnuts, mais dessinons tout de même des gâteaux:

Précisons que chaque gâteau est ici divisé en 100 parts En effet, actuellement le 1% le plus riche de la population mondiale détient plus que les autres 99% selon les chiffres récents de Oxfam[2].

Résumons la vision « mainstream » de l’économie, celle qui est généralement enseignée : nous voyons bien que les parts du grand gâteau sont plus grandes que les parts du petit gâteau, la croissance économique est donc nécessaire pour le plein-emploi, pour le bien-être etc., parce que les moins riches profitent aussi grâce au « trickle down » de la théorie du ruissellement.

En réalité et pour être plus précis, il, se fait que l’accroissement du gâteau ne suit pas ce modèle « idéal ». On pourrait représenter le passage du petit au grand gâteau comme ceci :

 

Une variante simple serait pourtant la suivante (il y a toujours 100 parts) :

                   

Bien sûr, cette dernière version est décrédibilisée car considérée comme utopique, donc irréalisable. Le paradigme actuel est donc plutôt d’encourager l’appétit de certains et essayer de faire grandir encore et encore le gâteau aux dépens de la planète plutôt que d’améliorer la recette et d’essayer de diviser le gâteau à parts les plus égales possibles. Le problème est aussi vieux que l’humanité et les grecs ne s’y sont pas trompés en opposant vertu et hybris, mais ce débat passionnant dépasse le cadre de cet article.

Soyons clair, le « petit gâteau » actuel est déjà gigantesque et il n’y aurait aucun problème à le réduire en augmentant l’égalité des parts. Le fait est que si le gâteau n’est pas réduit le plus vite possible afin de limiter à la capacité de notre planète, les conséquences seront désastreuses pour la vie sur notre planète, et donc également pour les humains. Je ne veux pas insinuer que les parts doivent être identiques, mais il y a néanmoins urgence de limiter les grosses parts et d’augmenter les petites. N’est-il pas trop tard ? Pour certains, il n’y a plus d’espoir, pour d’autres, dont je fais partie, il est déjà trop tard si nous ne changeons pas tout de suite de système social. Comme l’a montré Jared Diamond dans son livre Collapsede 2005, tant que les intérêts de profit à court-terme de l’élite et des preneurs de décision divergent des intérêts de survie à long terme de la population, il y a de graves soucis à se faire. Cette situation a déjà été étudiée depuis 1972 et la fameuse étude commandée par le Club de Rome au MIT Limits to Growthégalement connue sous la dénomination de Rapport Meadowsavec des simulations sur ordinateur qui n’ont malheureusement pas perdu de leur exactitude prémonitoire par rapport aux méthodes modernes.

Morale de l’histoire : le meilleur gâteau dépend évidemment de la recette et de celui qui le prépare, mais également de celui qui le partage. Jusqu’à preuve du contraire, c’est certainement à l’État qu’échoit au moins cette dernière tâche.

[1]RAWORTH Kate, op. cit., pp.10-13.

[2]https://www.oxfam.org/sites/www.oxfam.org/files/file_attachments/bp-economy-for-99-percent-160117-en.pdf

[3]MEADOWS H. Donella, MEADOWS L. Dennis, RANDERS Jorgen, BEHRENS William W., Limits to Growth, A Report fot THE CLUB OF ROME’S Project on the Predicament of Mankind, Universe Books, New York, 1972, p.124.