Écosocialisme

Dessinons un gâteau

L’économiste Kate Raworth insiste beaucoup sur la représentation visuelle de l’économie, et même si cela peut paraître puéril, les neurosciences démontrent combien les images ont contribué à façonner les grandes évolutions culturelles de l’humanité depuis « l’homme des cavernes » jusqu’à l’homme moderne[1]. Une image souvent utilisée pour démontrer la nécessité de la croissance est celle de la grandeur du gâteau. Cela n’est pas une image utilisée par Kate Raworth qui préfère les doughnuts, mais dessinons tout de même des gâteaux:

Précisons que chaque gâteau est ici divisé en 100 parts En effet, actuellement le 1% le plus riche de la population mondiale détient plus que les autres 99% selon les chiffres récents de Oxfam[2].

Résumons la vision « mainstream » de l’économie, celle qui est généralement enseignée : nous voyons bien que les parts du grand gâteau sont plus grandes que les parts du petit gâteau, la croissance économique est donc nécessaire pour le plein-emploi, pour le bien-être etc., parce que les moins riches profitent aussi grâce au « trickle down » de la théorie du ruissellement.

En réalité et pour être plus précis, il, se fait que l’accroissement du gâteau ne suit pas ce modèle « idéal ». On pourrait représenter le passage du petit au grand gâteau comme ceci :

 

Une variante simple serait pourtant la suivante (il y a toujours 100 parts) :

                   

Bien sûr, cette dernière version est décrédibilisée car considérée comme utopique, donc irréalisable. Le paradigme actuel est donc plutôt d’encourager l’appétit de certains et essayer de faire grandir encore et encore le gâteau aux dépens de la planète plutôt que d’améliorer la recette et d’essayer de diviser le gâteau à parts les plus égales possibles. Le problème est aussi vieux que l’humanité et les grecs ne s’y sont pas trompés en opposant vertu et hybris, mais ce débat passionnant dépasse le cadre de cet article.

Soyons clair, le « petit gâteau » actuel est déjà gigantesque et il n’y aurait aucun problème à le réduire en augmentant l’égalité des parts. Le fait est que si le gâteau n’est pas réduit le plus vite possible afin de limiter à la capacité de notre planète, les conséquences seront désastreuses pour la vie sur notre planète, et donc également pour les humains. Je ne veux pas insinuer que les parts doivent être identiques, mais il y a néanmoins urgence de limiter les grosses parts et d’augmenter les petites. N’est-il pas trop tard ? Pour certains, il n’y a plus d’espoir, pour d’autres, dont je fais partie, il est déjà trop tard si nous ne changeons pas tout de suite de système social. Comme l’a montré Jared Diamond dans son livre Collapsede 2005, tant que les intérêts de profit à court-terme de l’élite et des preneurs de décision divergent des intérêts de survie à long terme de la population, il y a de graves soucis à se faire. Cette situation a déjà été étudiée depuis 1972 et la fameuse étude commandée par le Club de Rome au MIT Limits to Growthégalement connue sous la dénomination de Rapport Meadowsavec des simulations sur ordinateur qui n’ont malheureusement pas perdu de leur exactitude prémonitoire par rapport aux méthodes modernes.

Morale de l’histoire : le meilleur gâteau dépend évidemment de la recette et de celui qui le prépare, mais également de celui qui le partage. Jusqu’à preuve du contraire, c’est certainement à l’État qu’échoit au moins cette dernière tâche.

[1]RAWORTH Kate, op. cit., pp.10-13.

[2]https://www.oxfam.org/sites/www.oxfam.org/files/file_attachments/bp-economy-for-99-percent-160117-en.pdf

[3]MEADOWS H. Donella, MEADOWS L. Dennis, RANDERS Jorgen, BEHRENS William W., Limits to Growth, A Report fot THE CLUB OF ROME’S Project on the Predicament of Mankind, Universe Books, New York, 1972, p.124.