Écosocialisme

Dilemme du prisonnier

Je ne pourrais mieux expliquer le dilemme du prisonnier que l’économiste Bernard Maris :

« La « main invisible », l’harmonie sociale d’une société laissée à elle-même, affirme l’efficacité du marché autorégulé. Avec le dilemme du prisonnier, ce sont les économistes libéraux eux-mêmes qui vont démontrer que le marché est inefficace. C’est ça qui est passionnant.En 1951, John Nash, prix Nobel 1994, mathématicien fou qui a donné naissance à un roman et à un film, démontre un résultat essentiel pour l’économie (J. F. Nash, « Non-Cooperative Games», in Annals of Mathematics, vol. 54, 1951 p.289-295), qui ruine le concept de concurrence. Deux prisonniers sont enfermés dans une tour. L’un des deux a commis un crime horrible, mais on ne sait pas lequel. Ils sont totalement coupés l’un de l’autre, sans aucune possibilité de communication. Le directeur de la prison va les voir l’un après l’autre et fait à chacun la proposition suivante. « Tu avoues le crime, et l’autre, que je vais aller voir après, n’avoue pas. Dans ce cas, tu prendras la perpétuité, incompressible, et l’autre sera libre. Ou bien tu n’avoues pas, tu jures être innocent, et l’autre, que je vais aller voir après toi, n’avoue pas non plus. Dans ce cas, vous prenez tous les deux vingt ans incompressibles. Ou alors tu avoues, mais l’autre aussi avoue ! De sorte que, moi, directeur de la prison, je ne sais toujours pas qui est le coupable. Mais, dans ce cas, bien entendu, comme le coupable a avoué, je suis obligé d’être plus clément, et vous écopez chacun de dix ans fermes. Résumons : 1) tu avoues, l’autre pas, tu es en prison à vie, l’autre s’en va; 2) tu n’avoues pas, l’autre non plus, vingt ans chacun; 3) vous avouez tous les deux, dix ans chacun. Alors ? »Dilemme. Avouer, ne pas avouer ? Si j’avoue et que l’autre n’avoue pas, je suis en prison à vie. Si je n’avoue pas, et que l’autre en fait autant, je prends vingt ans; mais s’il avoue, je sors! Et si nous avouons tous les deux, nous ne prenons que dix ans… Seule possibilité: ne pas avouer. Car dans tous les cas, la solution 0 ou 20 ans, est meilleure que la solution 10 ans ou prison à vie. J’ai choisi de jouer perso, chacun pour soi. Voilà ce qu’est la concurrence. Comme l’autre va faire comme moi, nous prendrons tous les deux 20 ans. Si au lieu de jouer seul, j’avais cru en la collectivité et si j’avais été sûr que l’autre ferait de même, nous aurions pris chacun dix ans. C’était la solution de la « coopération». Si nous avions pu coopérer, nous chuchoter à l’oreille avant de nous décider, nous aurions choisi tous les deux d’avouer; encore aurait-il fallu avoir une immense confiance en l’autre: penser que notre bonheur venait non pas de l’égoïsme de l’autre, mais au contraire de sa bienveillance. »[1]

Il est troublant  de constater que même les théories économiques réduisant un individu à un homo oeconomicuségoïste et agissant toujours rationnellement afin de le réduire à un élément d’une équation ont compris que l’égoïsme strict a ses limites, que la coopération est souvent à privilégier. Au-delà de ce simple constat, il est affligeant de penser que nous avons collectivement été formatés à cette conception de l’homme recherchant toujours son intérêt propre et qui est même devenu un modèle pour tous. D’une caricature rudimentaire, les économistes ont fait un modèle à suivre. Le pire, c’est que ça a parfaitement fonctionné. Le paradigme de l’homo oeconomicus[2]a fini par coloniser une majorité des esprits qui s’imaginent que la réalité de l’homme, c’est chacun pour soi, avec un cercle s’élargissant peut-être à la famille, aux proches, et encore….La réalité ontologique de l’être humain est cependant toute autre, et même s’il existe une forme d’égoïsme primordial, il ne s’oppose nullement à un altruisme très développé, quitte à ce que celui-ci soit encore considéré comme un crypto-égoïsme ou un égoïsme qui s’ignore.

[1]MARIS Bernard, Antimanuel d’économie, Bréal, Rosny, 2003, pp.116-118.

[2]L’origine de ce modèle de l’individu-atome a été la volonté des économistes du 19èmesiècle de faire de l’économie une science dure au même titre que la science physique de Newton. Il fallait coute que coute intégrer le comportement humain dans un formalisme comparable à la théorie de chutes de corps. La « science » économique a effectivement fini par ressembler à cette physique du 18èmesiècle, ce qui a certainement contribué à la répandre dans les esprits en tant que science irréfutable.