Véganisme abolitionniste

Onfray et le cri de la carotte

Philo-végane aime non seulement le véganisme, mais également la philosophie quand celle-ci essaye de vraiment comprendre. En ce sens il est intéressant de constater combien peu de philosophes comprennent vraiment les arguments et les enjeux de la philosophie végane. Tout porte à croire que les philosophes s’efforcent à justifier le fait qu’ils aiment la viande plutôt que de voir clairement qu’aimer la viande ne pèse rien face au désarroi des animaux que l’on tue pour l’amour de la viande. Ainsi, tous les arguments, y compris les plus abracadabrants, permettent aux carnistes de persévérer dans l’erreur et l’horreur.

Un des cas les plus éloquents sur l’attitude de certains philosophes par rapport au véganisme est sans doute celui de Michel Onfray qui ne se contente pas de se soucier du ventre des philosophes, mais, en bon hédoniste, se préoccupe du plaisir de nos chères papilles gustatives et ne peut pas ou ne veut pas tirer les conséquences des arguments de la philosophie végane. Et pourtant, dans son texte publié dans l’Anthologie d’éthique animale de Jean Baptiste Jeangène Vilmer, il décrit bien la position de la philosophie dominante face à l’animal qui n’est considéré que comme être de nature inférieure. Contre cette philosophie dominante et son échelle de valeurs dualistes, Michel Onfray se place sur le terrain de la philosophie « oubliée, négligée, méprisée, persécutée » par cette idéologie dominante pour montrer qu’il n’y a pas de différence de nature entre êtres vivants, mais différence de degrés.

Jusque-là, tout va bien mais, malheureusement, Michel Onfray semble parfois écrire plus vite qu’il ne pense et il tombe dans le panneau de l’argument dit du « cri de la carotte ». En effet, dans d’autres textes, il revient sur cette constatation de différence de degré versus différence de nature pour, eurêka, y inclure même les plantes et avancer que « les plantes vivent, souffrent, elles réagissent aux stimuli. Seul l’anthropomorphisme empêche cette conclusion – ce qui met à mal l’argument des végétariens qui accordent un statut ontologique refusé aux végétaux eux aussi capables de souffrir » (Cosmos, J’ai lu,2015, p.187). Laissons pour l’instant cette interprétation à sens unique de l’anthropomorphisme sur laquelle je reviendrai dans un article ultérieur. Ce qui m’intéresse ici est que Michel Onfray croit avoir trouvé la talon d’Achille du véganisme. Idem dans sa préface aux magnifiques textes de Méryl Pinque et autres véganes abolitionnistes (Bêtes humaines? Pour une révolution végane, Autrement, 2015, pp. 12 -13) où il développe en décrivant « l’authentique intelligence sociale » de certaines plantes qui démontre selon lui une sentience chez les plantes, ce qui obligerait, si on suit la logique de Gary Francione, d’inclure les plantes au sein de la communauté morale. D’où sa question: « Faudrait-il alors s’interdire de consommer aussi les végétaux? »

Ouf, Michel Onfray croit avoir trouvé l’argument qui lui permet de continuer de consommer des produits animaux avec bonne conscience. Bizarrement, cette trouvaille l’empêche de faire une petite recherche qui lui permettrait de se rendre compte que cet argument ne tient pas la route et qu’il existe de nombreuses réfutations.

Premièrement, la réfutation biologique: les végétaux n’ont pas de système nerveux et si certains communiquent entre eux pour signaler un danger, cela n’implique pas une sentience au même titre que celle des animaux et êtres humains qui, eux, possèdent un système nerveux central. (Lire à ce sujet le superbe livre de Thomas Lepeltier, L’imposture intellectuelle des carnivores, dans lequel sont mis à mal les arguments fumeux des intellectuels français considérés comme références dans le domaine du droit des animaux).

Deuxièmement, l’argument quantitatif: quand bien même on reconnaîtrait une sentience des végétaux similaire à celle des animaux, il suffit de savoir que les animaux ont besoin de bien plus de végétaux pour se nourrir que si nous les consommions directement. Pour mémoire: il faut entre 3 et 11 calories végétales pour produire 1 calorie de viande (lu dans No steak de Aymeric Caron). Les véganes se soucient donc certainement plus du sort des végétaux que les carnistes. Et faut-il rappeler que ce rendement minable de la production de viande a des conséquences catastrophiques sur l’environnement et la faim dans le monde?

Bref, inutile de m’attarder sur les autres arguments de Michel Onfray. Thomas Lepeltier les démantèle facilement. Je me demande juste si Michel Onfray prend en compte les réponses à ses arguments ou si lui aussi fuit le véritable débat. Que devra-t-il inventer pour continuer à manger de la viande avec bonne conscience? Il faut lui reconnaître le mérite d’avoir plus réfléchi le sujet que nombre de philosophes soi-disant spécialistes de la cause animale. Je n’hésite donc pas à dire que oui, il est déjà végane, mais il ne le sait pas encore. Mais peut être l’écriture de ses innombrables livres lui laisseront le temps d’un éclair de lucidité, d’une fulgurance dans ce domaine.