Philosophie

Premier moteur

Le maniaco-dépressif – ou bipolaire – rechercherait quelque « objet » qu’il aurait perdu. Son double dans le ventre de la mère, le placenta[i] ? La fusion avec la mère ? Le paradis perdu ? Un « sentiment océanique » ? L’unité avec le grand tout ? Ensuite la « douche froide » de la naissance avec parfois le non-accueil par des parents angoissés, ou par des non-parents ? L’enfer après le paradis ? Ou cet enfer-enfance est-il encore un paradis perdu pour certains ? Un vague souvenir de toute puissance, d’euphorie, d’exaltation ? Un havre de paix et d’amour ? Perdu, vraiment?

Tout cela ne se joue probablement qu’au niveau de la représentation que nous avons de notre enfance, de tout ce qu’il y avait avant. On a beau vouloir faire de l’amour perdu un objet, l’ « objectifier », il n’en demeure pas moins inatteignable, éternellement fuyant. Et nous restons toujours perdants.

Que dit la philosophie de cet « objet » perdu?

L’être aimé dont parle Platon n’est pas le double dont on aurait été séparé physiquement (discours d’Aristophane dans Le Banquet), mais le bien suprême dont on aurait quelques réminiscences. L’amour est spiritualisé, séparé du corps qui n’est plus qu’un tremplin pour accéder à des sphères supérieures. Son objet est transcendant.

Dans ce sens, Deleuze comprend l’idéalisme platonicien comme une phase maniaco-dépressive de la philosophie après la schizophrénie des présocratiques: les philosophes, amoureux de, et prétendants à, la sagesse, se livrent à une recherche effrénée de l’être aimé. Seulement, il y a un hic, et non des moindres : le bien suprême, notre prétendant ne l’atteindra jamais.

De deux choses l’une : soit il se contente de l’aimer et donc de philosopher, car il sait qu’il ne deviendra jamais tout-à-fait sage, qu’il ne détiendra jamais la Vérité; soit il s’acharne à vouloir l’atteindre coûte que coûte. Et normalement, dans ce processus, c’est le corps qui trinque. Tous les moyens sont bons : alcool et autres drogues, consumérisme, frénésies compulsives, « chercher la Femme » etc. font partie des moyens pour espérer parvenir à ses fins. Cette marche forcée se fait en dents de scie avec une phase ascendante vers le soleil (manie) et une phase descendante (mélancolie), un va et vient entre deux pôles. Mais nous restons au niveau de la représentation d’un processus d’ascension et de dépression. Bizarrement, la dépression en météorologie correspond à un mouvement ascendant d’air et l’anticyclone à la pression de l’air descendant. La dépression comme un relâchement et la manie comme pression excessive. Deux temps : 1) admission, compression et explosion, 2) détente, transfert et échappement. Ça tourne. Cyclothymie?

Il y aurait donc un lien entre maniaco-dépression, idéalisme et représentation. Et s’il y a bien eu une conception kantienne de la représentation comme limite de la raison, elle ne nous est que de peu d’utilité car elle met à l’écart le noumène et institue en quelque sorte l’inatteignable, l’ineffable, l’absolu, Dieu. Le problème est loin d’être résolu, mais coulé en force de chose jugée par le tribunal de la philosophie. D’un côté la représentation, la science, la philosophie; de l’autre la religion, la morale, le sublime. On peut bien imaginer d’autres modes d’accès à ce monde grâce à l’art, ou via la musique (Schopenhauer), ou encore la poésie, mais l’on ne sort pas nécessairement du cadre de la représentation pour autant, puisqu’elle reste ce qui doit être dépassé : le dépassement reste dans sa propre représentation.

Il a fallu peut-être attendre Nietzsche pour battre en brèches ce mode de pensée, mais sa redécouverte de la Vie, notre vie, ma vie, a immédiatement été refoulée dans le cadre de la représentation. La conscience est devenue représentation de forces souterraines et l’inconscient est né. Le dualisme phénomène/noumène a été déplacé pour devenir un nouveau dualisme conscient/inconscient. L’affaire semble entendue : le prêtre qui a accès au noumène est remplacé par le psy qui nous livrerait la clé de l’inconscient. Peu importe que l’on appelle cela maniaco-dépression ou bipolarité, l’individu s’enferme dans un Moi-conscience en face d’un monde et de forces plus ou moins anxiogènes. Et on a beau donner une dimension symbolique à ce monde de représentation, le moteur tourne tout de même. Et parfois, ça s’emballe, et un frein chimique peut s’avérer nécessaire.

Faut-il pour autant rejeter la psychanalyse et ne recourir qu’aux médicaments, aux classifications DSM ? Je ne le crois pas. Mais méfions-nous des psys qui ne voient dans le récit de la première personne qu’un texte à démêler, une histoire à dénouer, des psys qui méconnaissent, non pas l’individu, ni le sujet, ni le moi, mais moi qui parle, qui agit, qui vit.

Qui parle? Qui agit? Qui vit?

Du coup, nous retrouvons l’ineffable, l’irreprésentable, l’intouchable, ce qui nous est pourtant le plus proche, ce que certains appellent le cœur, d’autres la conscience, mais encore…

…mais personne d’autre que moi n’en a la clé.

Peut-on présenter le problème plus prosaïquement? La maniaco-dépression est un problème d’Ego qui instaure un cadre dans lequel il est au centre des préoccupations et dans lequel il perpétue son malheur (dépression) et l’espoir (manie) de trouver un jour sa complétude. Ceci est son moteur, sa raison d’être. Il appele cela parfois sa créativité artistique, sa recherche spirituelle ou autre. Mais en fait, il cherche ailleurs ce qu’il cache, c’est-à-dire la plénitude de la Vie toujours déjà présente. Ce problème est commun à tout le monde, plus ou moins, mais chez certains il prend des proportions pouvant détruire une vie.

[i] Marielle David, « Les équivoques de la bipolarité », Figures de la psychanalyse 2013/2 (n° 26), p. 93-99.