Carnophallogocentrisme

Deux mots sur le carnophallogocentrisme…

Plaît-il? Carnophalloquoi? Carnaval, c’est ça?

Oui, en quelque sorte, mais un carnaval avec des masques de tristesse et de douleur. C’est celui que nous offre notre « civilisation » contemporaine avec le massacre inutile de milliards d’animaux humains et non humains pour…pourquoi au juste?

Le carnophallogocentrisme, ce mot concocté par Jacques Derrida désigne les trois piliers sur lesquels sont construites nos civilisations: sacrifice des animaux, phallocentrisme et logocentrisme. Malheureusement, ce concept n’a que peu été étudié. Et pour cause: il remet en question les fondements de nos sociétés, leurs trois piliers.

Logocentrisme

Ah, le grand Logos, tout est mesuré par rapport à lui.

Soit tu l’as, ou peu, ou pas du tout.

Et ceux qui n’en ont pas, ou en ont moins, n’ont pas le même droit de vivre que ceux qui l’ont.

L’animal serait dépourvu de raison et de parole.

Il y aurait donc infériorité de l’animal par rapport à l’homme.

La supériorité de l’homme doit être montrée par le sacrifice de l’animal.

CQFD

Sacrifice de l’animal

Le sacrifice de l’animal est donc nécessaire pour fonder la suprématie de l’homme sur l’animal, et sur le vivant en général, soumis à sa souveraineté, tant sur le plan réel que sur le plan symbolique. Cette souveraineté fonde également toute autre forme de souveraineté, telle que la souveraineté politique ou la souveraineté de l’homme sur la femme.

« Le pouvoir politique en Occident est incarné par l’homme de sexe masculin qui se pense comme rationnel et qui exprime cette rationalité à travers la parole censée faire le propre de l’homme en conséquence » (Patrick Llored, Jacques Derrida, politique et éthique de l’animalité, p.23)

Phallocentrisme

Tout comme l’animal, le femme aurait été « naturellement » soumise à l’homme puisque intellectuellement plus proche de l’animal, physiquement plus faible et parce qu’il leur manquerait quelque chose entre les jambes. Et tout se définirait par rapport à ce quelque chose. Celles qui veulent prouver le contraire devraient s’en approprier…et cela resterait une histoire de…, qu’on le veuille ou non.

Soit tu l’as, soit tu ne l’as pas, et si Fermer tu ne l’as pas tu dois t’en approprier. Les prêtres nous l’ont dit et certains psys ont repris le flambeau.

Tout le reste n’est qu’aveu de faiblesse ou d’un problème, c’est comme ça. Sinon, notre civilisation est en danger!

 

Le carnophallogocentrisme est le prisme inconscient à travers lequel nous pensons habituellement. Il est le socle du paradigme carniste.

Une fois que l’on a accepté le paradigme végane, le socle carnophallogocentriste est peu à peu dévoilé, mettant en évidence de nouvelles perspectives.  Ici, la convergence des luttes prend tout son sens.

 

Anthropocentrisme et anthropomorphisme

On reproche souvent aux véganes de véhiculer des idées anthropomorphiques. De même les véganes dénoncent l’anthropocentrisme des carnistes. Dans quelle mesure ces concepts s’appliquent-ils au véganisme ou au carnisme?

Définition de l’anthropomorphisme: « Tendance à se représenter toute réalité comme semblable à la réalité humaine« . Comme le végane refuse de consommer des produits d’origine animale parce que tout comme nous, les animaux seraient sentients, ils auraient des sensations et sentiments, et qu’ils aspireraient à vivre si possible sans douleur, etc., on lui reproche d’attribuer des caractéristiques, comportements, intentions et besoins humains aux animaux. En deux mots, le végane donnerait des traits humains aux animaux alors que ceux-ci ne feraient que réagir à des stimuli.

Il est intéressant de constater que la célèbre conception cartésienne de l’animal machine (Descartes, Discours de la méthode), animal qui aurait un semblant d’âme contrairement à l’homme qui, lui, aurait une âme immortelle, imprègne encore aujourd’hui notre perception et compréhension des animaux. On trouve un exemple caricatural chez Alain dans Esquisses de l’homme dans un texte datant déjà puisqu’il est de 1927, mais néanmoins représentatif de la manière dont sont considérés les animaux dans nos sociétés ces 100 dernières années pendant lesquelles le massacre organisé des animaux a été institué: « Il n’y a donc rien à admirer dans l’animal, ni aucune âme à y supposer, ni aucune prédiction à en attendre ; l’animal est une masse matérielle qui roule selon sa forme et selon le plan. »

De ce point de vue, seul l’homme est admirable. Et même si ce point de vue s’est nuancé ces denières années, je ne crois pas me tromper en affirmant que si certains font le reproche d’anthropomorphisme aux véganes, c’est parce qu’ils conçoivent tout à partir de l’homme, plus précisément, parce qu’ils sont anthropocentristes. Quelle est la définition de l’anthropocentrisme? « Doctrine ou attitude philosophique qui considère l’homme comme le centre de référence de l’univers« .

Ce que fait le végane, ce n’est pas attribuer des caractéristiques humaines aux animaux, mais tout le contraire: il ne fait rien d’autre que de constater que les hommes ne sont que le fruit d’un processus nommé évolution et qu’ils héritent de caractéristiques semblables à ceux des animaux. Contrairement au carniste qui pense apparemment encore que l’homme est la mesure de toute chose (Platon, Protagoras), donc la mesure à laquelle les autres êtres doivent être comparés, le végane sait que l’être humain est une maille dans le filet phylogénétique et qu’il ne peut, malgré tous ses efforts anthropocentristes, prétendre le contraire en comparant et mesurant l’intelligence des animaux à celle des hommes.

Le végane sait que l’anthropocentriste choisit l’intelligence et le langage comme critère de comparaison parce qu’il croit en être le mieux doté. L’anthropocentriste ne prendra certainement pas en compte la capacité de voler ou de respirer sous l’eau pour déclarer sa supériorité et son droit de vie ou de mort, c’est-à-dire sa souveraineté sur les autres animaux. En ce sens l’anthropocentrisme est aussi anthropomorphisme parce qu’il projette des critères d’intelligence et de langage humains sur les animaux.

Le végane sait que l’intelligence humaine n’est que la continuation de l’intelligence animale dans une certaine direction, que le langage animal est bien plus complexe que tout ce qui a été supposé jusqu’ici. Il ne lui vient pas à l’esprit de chercher de l’intelligence humaine chez l’animal, mais il constate plutôt de l’intelligence animale chez l’homme. Et comme l’anthropomorphisme va toujours de l’homme à l’animal ou à la nature, mais pas de la nature ou de l’animal à l’homme, ce que j’appelle le sens unique de l’anthropomorphisme, il est donc plutôt l’erreur de l’anthropocentriste. Et s’il faut qualifier la perspective végane, je l’appellerai tout au plus biomorphisme et biocentrisme, car il ne tente pas de comparer l’animal et l’homme, mais il retrace plutôt les liens phylogénétiques de l’homme dans le vivant. Il s’agit non pas d’une compréhension pyramidale avec en haut, l’homme, et en bas, les animaux, mais une compréhension à partir du développement de la vie à travers toutes ses branches de l’évolution: biocentrisme. Faut-il démontrer ici que bien des traits dits humains se retrouvent déjà chez des êtres soi-disant primitifs? Un exemple parlant serait le cerveau reptilien de l’homme et les comportements qui y sont dus.

Ainsi, le végane constate que certaines caractéristiques telles que la sentience existent dans le règne animal, même parmi les invertébrés, et qu’elle n’est pas une exclusivité humaine.

D’où la mésinterprétation habituelle du discours du végane par le carniste qui le comprend à travers le prisme de son anthropocentrisme et de son anthropomorphisme, voire même par ce que Derrida appelle son « carnophallogocentrisme » (j’y reviendrai dans un article ultérieur). L’anthropomorphisme donne à l’homme un moyen d’élire et d’aimer certains animaux au même titre que les hommes. Il est ce que j’appellerai un choix d’élection humaine, trop humaine, un choix à sens unique. Il lui permet en fait de camoufler son anthropocentrisme, de se donner une bonne conscience en aimant certains animaux et en massacrant d’autres: dissonance cognitive.

Oui, c’est vrai, je caricature le végane tout comme je caricature le carniste. En fait, mon végane est un végane idéal et mon carniste un carniste archétypique. En vérité, le végane que je suis aime parler aux animaux et croit comprendre ce qu’il imagine qu’ils veulent lui dire. Et le carniste moyen aime tout autant parler à son chien ou son chat préféré, parce qu’il ne faut pas oublier: le carniste est un végane qui s’ignore, mais malheureusement, sa posture de rejet du véganisme cause la souffrance et coûte la vie de plus de mille milliards d’animaux par année.

Et puis, vous allez peut-être me dire que les êtres humains ont aussi des caractéristiques de légumes, comme l’homme à la tête de chou par exemple, et je vous donne entièrement raison. Mais je vous vois venir et je vous conseille de lire directement mon article sur le cri de la carotte.